Blog commun d’Alci et d’Alphonse.

March 14, 2006

Une démocratie sans frein?

Filed under: Général (dégénérés) — Alci @ 3:00 pm

Démocratie et droits de l’Homme.

La semaine dernière le gouverneur du South Dakota a signé une loi visant à rendre illégal tout avortement sauf quand la vie de la mère en dépend. Certains critiquent les problèmes que posent cette rigidité notamment pour des cas de viol ou d’inceste. Mais cela est déjà faire le jeu des religieux conservateurs américains car l’enjeu du débat ne concerne pas les conditions de l’avortement, mais celui des droits de la femme, du droit de chacun à disposer de son corps. Rentrer dans des discussions d’épicier sur les circonstances qui peuvent légitimer l’avortement c’est être aspiré par une spirale très dangereuse pour les droits de l’homme. La loit cherche en effet à remettre en cause l’arrêt Roe vs Wade.

La question de l’avortement est intéressante aux Etats-Unis car elle montre la tension entre démocratie et droits de l’homme. Le gouverneur du Dakota du sud a été élu démocratiquement, il dispose d’un Congrès qui a voté cette loi, lui-même élu par le peuple du Dakota du sud ? Que faire donc (comme disait Vladimir) ? Doit-on considérer que la démocratie doit tout décider ou plutôt qu’il existe des droits fondamentaux qui ne peuvent pas être remis en cause même par 50% de la population.
Adoptons un instant une vision utilitariste pour juger ce qui est bon ou non. Une position en faveur d’une démocratie toute puissante serait qu’il faut tout faire pour maximiser le bien de la majorité de population.
Dès lors si une majorité considère qu’on doit interdire l’avortement pour qu’ils soient heureux, l’utilité globale de cette interdiction dépasserait les problèmes qu’elle causerait à d’autres. Imaginons une société avec des minorités ethniques, religieuses ou sexuelles, si la majorité décide que pour son propre bien il serait justifié moralement selon des utilitariste de mettre en esclavage les minorités si la majorité y gagnait.

Pouvons-nous laisser à la majorité la possibilité de dicter ce qui est bon ou non, décider quels droits sont légitimes ou non ?

Les exemples pris à partir de l’utilitarisme montrent bien qu’il doit exister des droits, des protections pour les individus et les groupes sociaux qui ne se fondent pas sur le vote de la majorité ?
Le système américain a cet avantage qu’entre la loi des Etats et les jugements de la Cour Suprême fédérale on a cette tension entre démocratie et protection des droits de l’Homme même si elle prend la forme d’une lutte entre religieux réactionnaires et forces progressistes. Le problème reste maintenant de justifier ces droits rationnellement ce qui est une autre paire de manche.

Cf : pour une discussion sur la question : voir le début du livre de John Rawls, A Theory of Justice.

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March 4, 2006

Tariq Ramadan ou l’islamisme à petites pierres

Filed under: Général (dégénérés) — alphub @ 4:53 pm

Tariq Ramadan à la LSE  Lorsque j’ai annoncé à un ami que j’allais voir une conférence de Tariq Ramadan à la LSE, celui m’a demandé de poser une seule question : “est-ce que l’islamisme modéré, c’est lapider avec de plus petites pierres ?” Devant la foule de barbus et de voilées qui peuplait l’illustre “Old Theatre”, je me suis bien entendu abstenu, mais je n’ai pu m’empêcher de penser à cette boutade tout du lond du discours, à la fois de Tariq Ramadan et de Ziauddin Sardar, qui défendait à peu près la même position, car elle illustre plutôt bien la contradiction fondamentale du discours des deux “intellectuels musulmans”.

  Que fallait-il retenir de cette conférence ? Tout d’abord, que par comparaison avec son audience, Tariq Ramadan est un modéré. C’est triste à dire, mais c’est exactement l’impression qu’il donne, et son habileté légendaire y est sans doute pour beaucoup : il fait très attention à ne pas faire en public (du moins pas devant ce public-là) les remarques qu’on a l’habitude de l’entendre faire dans d’autres circonstances, et qui me conduiraient sans doute à remplacer l’éptihète “modéré”. Mais soit, admettons, ne serait-ce que parce que le degré d’antisémitisme ou de fondamentalisme de Tariq Ramadan ne nous intéresse pas ici, admettons qu’il ait été sincère dans tout ce qu’il a dit : Tariq Ramadan ne s’est pas moins empêtré dans de nombreuses contradictions philosophiques qu’on peut difficilement expliquer par l’ignorance chez ce détenteur d’un bac+5 de… philosophie.

La deuxième chose qu’il fallait retenir, en effet, de cette conférence, est que l’islam n’est pas un fleuve, c’est un océan, sur lequel c’est le croyant qui définit dans quelle direction il rame. Il n’y aura donc pas un avenir de l’islam, mais plusieurs, ou pourrait-on dire, une infinité, chaque croyant pouvant élaborer un islam à sa sauce. “Vous prendrez un peu plus de lapidations ? – Non, mettez-moi plutôt un zeste de démocratie !” L’islam appelle, en effet, toujours d’après Tariq Ramadan, depuis toujours à l’exégèse, à l’ “ichedihad” (transcription approximative), à l’interprêtation de fondamentaux en fonction du monde dans lequel ils doivent être exercés. L’islam, c’est donc un texte, immuable, éternel et sacré, mais aussi un contexte, évoluant, changeant, pouvant conduire à différentes interprêtations du texte. Certes. En poussant un peu (ce que Monsieur Ramadan se garde bien entendu de faire), on retrouverait ici la certitude cryptomarxiste des Barthes, Calvino et autres, que l’auteur n’est rien, que seul le lecteur et ce qu’il fait de sa lecture comptent. “Mais, vint une question de la salle, l’interprêtation personnelle et la pluralité des interprêtations possibles ne nie-t-elle pas précisément la spécificité de la religion, le fait qu’elle vise à atteindre une Vérité, une seule, éternelle et révélée par dieu ?” D’autres surenchérirent : “Le Coran ne promclame-t-il pas que Mahomet est le meilleur des hommes, et que seul celui qui vivra comme lui, donc qui interprêtera le Coran comme lui, s’approchera de dieu ?”, ou encore “Le Coran appelle ceux qui disposent du savoir sur l’islam à interprêter le Coran, mais pourrait-on sérieusement suggérer que tous les musulmans disposent de ce savoir ? Comment l’islam peut-il donc être une affaire personnelle ?” Je vous le promets : ces questions ne venaient pas de moi. Elles venaient de musulmans qui, partant d’un constat que je partage, sont arrivés à une conclusion que je partage également, bien que je ne sois pas du même côté de l’inéquation qu’eux : la démocratie et la religion ne sont philosophiquement pas compatibles.

C’est pour cela que je plains ceux qui se présentent en “réformateurs de l’islam”, ceux qui veulent démocratiser le savoir en permettant à chacun de participer à sa constitution, ceux qui prétendent abolir les hiérarchies dans un système de valeurs (la religion en général, non pas l’islam en particulier) qui les établit nécessairement. Si l’islam est un océan, et que chacun peu ramer dans la direction qu’il veut, alors l’islam peut tout faire : l’islam peut être fondamentaliste, terroriste, démocrate, tolérant, ouvert, prolétaire, élitiste… au même titre que le christianisme peut l’être. Et j’en profite pour dire que, si je pense que la religion et la démocratie sont philosophiquement incompatibles, je n’en pense pas moins qu’ils soient pratiquement tout à fait compatibles : l’Europe le prouve, le Moyen-Orient suivra un jour. Je pense seulement que ceux qui veulent concilier ces deux visions du monde, ces deux paradigmes, sont nécessairement schizophrènes.

Il existe donc deux façons de penser : l’une, relativiste, anti-essentialiste, qui pense que le monde et tout ce qu’il contient est avant tout une construction sociale, une créature de la société humaine, qu’il convient de transformer par l’action collective. L’autre, essentialiste, théologique, qui considère qu’il existe une Vérité révélée, un monde des Idées, un Dieu éternel et transcendant. Ca n’empêche que le travail de “démocratisation” de l’islam soit possible, souhaitable et nécessaire, mais ultimement, une société religieuse et démocratique sera toujours une société schizophrène, car elle s’appuiera sur deux paradigmes opposés.

Ce constat, Rousseau l’appliquait déjà au christianisme :

” Mais je me trompe en disant une république chrétienne; chacun de ces deux mots exclut l’autre. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère; cette courte vie a trop peu de prix à leur yeux.”

– Du Contrat social, livre IV, chapitre VIII 

Tariq Ramadan semble confirmer, encore une fois, que décidément, les religions se valent.

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