Blog commun d’Alci et d’Alphonse.

March 4, 2006

Tariq Ramadan ou l’islamisme à petites pierres

Filed under: Général (dégénérés) — alphub @ 4:53 pm

Tariq Ramadan à la LSE  Lorsque j’ai annoncé à un ami que j’allais voir une conférence de Tariq Ramadan à la LSE, celui m’a demandé de poser une seule question : “est-ce que l’islamisme modéré, c’est lapider avec de plus petites pierres ?” Devant la foule de barbus et de voilées qui peuplait l’illustre “Old Theatre”, je me suis bien entendu abstenu, mais je n’ai pu m’empêcher de penser à cette boutade tout du lond du discours, à la fois de Tariq Ramadan et de Ziauddin Sardar, qui défendait à peu près la même position, car elle illustre plutôt bien la contradiction fondamentale du discours des deux “intellectuels musulmans”.

  Que fallait-il retenir de cette conférence ? Tout d’abord, que par comparaison avec son audience, Tariq Ramadan est un modéré. C’est triste à dire, mais c’est exactement l’impression qu’il donne, et son habileté légendaire y est sans doute pour beaucoup : il fait très attention à ne pas faire en public (du moins pas devant ce public-là) les remarques qu’on a l’habitude de l’entendre faire dans d’autres circonstances, et qui me conduiraient sans doute à remplacer l’éptihète “modéré”. Mais soit, admettons, ne serait-ce que parce que le degré d’antisémitisme ou de fondamentalisme de Tariq Ramadan ne nous intéresse pas ici, admettons qu’il ait été sincère dans tout ce qu’il a dit : Tariq Ramadan ne s’est pas moins empêtré dans de nombreuses contradictions philosophiques qu’on peut difficilement expliquer par l’ignorance chez ce détenteur d’un bac+5 de… philosophie.

La deuxième chose qu’il fallait retenir, en effet, de cette conférence, est que l’islam n’est pas un fleuve, c’est un océan, sur lequel c’est le croyant qui définit dans quelle direction il rame. Il n’y aura donc pas un avenir de l’islam, mais plusieurs, ou pourrait-on dire, une infinité, chaque croyant pouvant élaborer un islam à sa sauce. “Vous prendrez un peu plus de lapidations ? – Non, mettez-moi plutôt un zeste de démocratie !” L’islam appelle, en effet, toujours d’après Tariq Ramadan, depuis toujours à l’exégèse, à l’ “ichedihad” (transcription approximative), à l’interprêtation de fondamentaux en fonction du monde dans lequel ils doivent être exercés. L’islam, c’est donc un texte, immuable, éternel et sacré, mais aussi un contexte, évoluant, changeant, pouvant conduire à différentes interprêtations du texte. Certes. En poussant un peu (ce que Monsieur Ramadan se garde bien entendu de faire), on retrouverait ici la certitude cryptomarxiste des Barthes, Calvino et autres, que l’auteur n’est rien, que seul le lecteur et ce qu’il fait de sa lecture comptent. “Mais, vint une question de la salle, l’interprêtation personnelle et la pluralité des interprêtations possibles ne nie-t-elle pas précisément la spécificité de la religion, le fait qu’elle vise à atteindre une Vérité, une seule, éternelle et révélée par dieu ?” D’autres surenchérirent : “Le Coran ne promclame-t-il pas que Mahomet est le meilleur des hommes, et que seul celui qui vivra comme lui, donc qui interprêtera le Coran comme lui, s’approchera de dieu ?”, ou encore “Le Coran appelle ceux qui disposent du savoir sur l’islam à interprêter le Coran, mais pourrait-on sérieusement suggérer que tous les musulmans disposent de ce savoir ? Comment l’islam peut-il donc être une affaire personnelle ?” Je vous le promets : ces questions ne venaient pas de moi. Elles venaient de musulmans qui, partant d’un constat que je partage, sont arrivés à une conclusion que je partage également, bien que je ne sois pas du même côté de l’inéquation qu’eux : la démocratie et la religion ne sont philosophiquement pas compatibles.

C’est pour cela que je plains ceux qui se présentent en “réformateurs de l’islam”, ceux qui veulent démocratiser le savoir en permettant à chacun de participer à sa constitution, ceux qui prétendent abolir les hiérarchies dans un système de valeurs (la religion en général, non pas l’islam en particulier) qui les établit nécessairement. Si l’islam est un océan, et que chacun peu ramer dans la direction qu’il veut, alors l’islam peut tout faire : l’islam peut être fondamentaliste, terroriste, démocrate, tolérant, ouvert, prolétaire, élitiste… au même titre que le christianisme peut l’être. Et j’en profite pour dire que, si je pense que la religion et la démocratie sont philosophiquement incompatibles, je n’en pense pas moins qu’ils soient pratiquement tout à fait compatibles : l’Europe le prouve, le Moyen-Orient suivra un jour. Je pense seulement que ceux qui veulent concilier ces deux visions du monde, ces deux paradigmes, sont nécessairement schizophrènes.

Il existe donc deux façons de penser : l’une, relativiste, anti-essentialiste, qui pense que le monde et tout ce qu’il contient est avant tout une construction sociale, une créature de la société humaine, qu’il convient de transformer par l’action collective. L’autre, essentialiste, théologique, qui considère qu’il existe une Vérité révélée, un monde des Idées, un Dieu éternel et transcendant. Ca n’empêche que le travail de “démocratisation” de l’islam soit possible, souhaitable et nécessaire, mais ultimement, une société religieuse et démocratique sera toujours une société schizophrène, car elle s’appuiera sur deux paradigmes opposés.

Ce constat, Rousseau l’appliquait déjà au christianisme :

” Mais je me trompe en disant une république chrétienne; chacun de ces deux mots exclut l’autre. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère; cette courte vie a trop peu de prix à leur yeux.”

– Du Contrat social, livre IV, chapitre VIII 

Tariq Ramadan semble confirmer, encore une fois, que décidément, les religions se valent.

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1 Comment »

  1. Je regrette d’être trop loin de Londres (pas en terme de distance, en terme de transport public anglais) pour avoir pu assister à cette conférence qui m’aurait bien fait marrer, je pense.

    Tiens, ce que tu écris sur la religion me fait repenser à une belle citation d’un Charles philosophe allemand: “La misère religieuse est toute à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature tourmentée, l’âme d’un monde sans coeur, de même qu’elle est l’esprit de situation dépourvue d’esprit, elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, c’est l’exigeance de son bonheur véritable. Exiger de renoncer aux illusions relatives à son état c’est exiger de renoncer à une situation qui a besoin de l’illusion, la critique de la religion est donc dans son germe la critique de la vallée des larmes dont l’auréole est la religion“.

    Mais histoire de ne pas être d’accord avec toi et en partie avec Marx, je trouve que ta critique du cléricalisme, si elle est fondée ne doit pas s’étendre vers un rejet général de toute religion, montrant une contradiction obligatoire entre véritable démocratie et religion.
    Il y a des vertues positives pour la religion je pense, il faut lutter avant tout contre le cléricalisme qui est le refus de partager la connaissance. Aucune religion ne porte en elle la soumission ou alors l’approbation des relations de pouvoir. Il est tout à fait possible de prendre des textes religieux comme base de révolte contre l’ordre établi au nom de principes d’égalité ou de justice qui dépassent les justices terrestres.
    L’essentialisme peut tout à fait être la base d’une critique radicale des inégalités et du statu quo. Cela permet de fonder sur des Vérités essentielles la critique de la Vallée des larmes en montrant son injustice par rapport à l’étalon que serait une société idéale. Pour partir du réel, il faut qu’il y’ait un idéal, et je pense que le socialisme lui-même est comparable à une religion avec un idéal qui se base sur des a-priori concernant l’homme ou la définition d’une société juste.

    C’est un peu brouillon, je l’avoue, mais c’est une position que j’essaie d’élaborer au moment même car on ne peut pas écarter d’un revers de main des positions qui bien qu’essentialistes peuvent porter en elle un idéal souhaitable. La maxime “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” ne doit pas être jetée aux orties, il faut juste en montrer la portée.
    Le cléricalisme voilà l’ennemi car il jugule, il enferme toute portée critique que pourrait apporter la religion/croyance. Il donne un catéchisme là où il faut une pensée critique et une ré-actualisation de textes dont le contexte n’a plus lieux d’être ou interdire toute atteinte à la moindre connerie écrite là-dedans.

    C’est le cléricalisme qui est l’opium du peuple, qui veut cacher la vallée des larmes, pas la croyance en un idéal ou des vérités essentielles.

    Bon, pour me faire pardonner de cet exposé tortueux, une autre citation de Karl qui va te plaire j’en suis sûr (je viens d’entendre un cours avec les deux citations l’une à côté de l’autre) : “Il faut laisser de côté la philosophie, il faut en sortir d’un bond et se mettre à l’étude de la réalité en tant qu’homme ordinaire, il existe pour cette étude même sur le plan littéraire une énorme matière que les philosophes naturellement ignorent. La philosophie est à l’étude du monde réel, ce que l’onanisme est à l’amour sexuel.”
    La philosophie, un branlage de nouilles ?

    Comment by Alci — March 9, 2006 @ 12:38 am


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